Martel en tête
Carolus Magnus est un jeu que j'aurais dû a priori détester. Un thème qui peine à se justifier tant la mécanique semble abstraite, un auteur auquel je n'avais pas vraiment accroché jusqu'à présent (Clans, Mauer Bauer), des dés colorés qui ne semblaient pas présager grand chose de bon. Et pourtant quelle claque ! Carolus Magnus est un jeu dont la profondeur et la richesse est tout simplement déconcertante au regard de la simplicité de ses règles. Le système de jeu, bien que strictement épuré, fourmille d’idées à la fois brillantes d’ingéniosité et profondément originales : d’abord, le mécanisme des jetons d’enchères, qui déterminent à la fois sa place dans le tour et l’ampleur de son champ d’action et de celui de ses adversaires, pour le tour présent et pour les prochains (avec cet arbitrage permanent entre la liberté que l’on s’offre et le timing pour le faire) ; ensuite, les majorités sur deux niveaux, qui font de Carolus Magnus l’un des très rares jeux de majorité exceptionnels à deux joueurs, avec là aussi un choix toujours déchirant entre les deux tableaux ; d’autant que soutenir ses positions à court terme, c’est prendre le risque de renforcer potentiellement ses adversaires pour plus tard. Mais c’est aussi la chevauchée imperturbable de Charlemagne, maître horloger régnant sur ses provinces, dont la ronde infernale, ponctuée d’alliances et de retournements, s’accélère tout au long du jeu. Bref , Carolus Magnus est pour moins un jeu admirable de fluidité, d’élégance et de profondeur, qui présente en outre l’avantage de se jouer d’une manière très différente selon les configurations : éminemment stratégique à deux, il se révèle plus tactique à trois, et renouvelle totalement les habitudes ludique en proposant de jouer par équipe à quatre. Le hasard dû à la présence des dés, loin de desservir le jeu, se révèle largement contrôlable, et l’empêche de tomber dans des travers trop calculatoires en faisant essentiellement de Carolus Magnus un jeu d’adaptation et d’anticipation. La physionomie du jeu est quant à elle étonnamment dynamique, avec un plateau évolutif, qui se resserre inexorablement, et de multiples renversements de positions de force. Au final, Carolus Magnus est un jeu que je trouve simplement exceptionnel, et qui aurait certainement mérité une plus grande notoriété.