Des rencontres, des échecs
Ce jeu reste pour moi intimement lié a des rencontres. Plus que le système de jeu que nous connaissons tous et sur lequel tout a été dit, plus que son naturel 5/5 du fait de sa profondeur, de la beautée de l'abstraction que cet affrontemment nous propose, des rencontres. J'ai eu la chance de jouer avec des arméniens et des russes avec qui, pendant un temps, les échecs ont tenu lieu de language. Nous avions en commun de connaitre, sinon les mêmes phases de jeu, du moins les mêmes déplacements. Nous avons souri en même temps devant l'élégance d'un geste, d'une séquence, d'une prise. Les échecs pour eux, comme les dominos en Algérie ou les dames chez nous, semble être le plus petit dénominateur commun en terme de jeu. Très lié, de par chez nous, à une image intellectuelle et, pour tout dire, bourgeoise, il semblerait que ce soit d'un autre accès pour eux. Ils me battaient les yeux fermés, bien sûr, car je n'ai pas le début du commencement d'un talent pour les échecs -- et je suis sans doute plus sanguin que cérébral -- mais je perdais toujours avec plaisir. A l'opposé de ces rencontres, j'ai aussi croisé de gens complètement immergés dans les échecs, pour qui les échecs furent "comme la vie", puis la vie même. Il y avait quelque chose de terrifiant à voir ces affrontements entre eux: yeux exhorbités, sueur, tension palpable, violence retenue. Un silence de mort entourait ces parties. Stephan Zweig dans ce roman, court mais essentiel, "Le joueur d'échec" ne s'y est pas trompé, en liant, autour de ce jeu décidément pas comme les autres, la survie et la folie, l'élégance et la vulgarité, l'intelligence détachée de la vie et la capacité à jouer.