Pousse-pousse chinois
Nombreux sont ceux déjà à avoir pointé l’analogie entre cet objet étiqueté Fragile et le Sokoban. Toutefois, nous ne ferons, soyons juste, aucun procès en plagitude à l’auteur qui, en allant reprendre jusqu’au thème de ce modèle asiatique, assume ouvertement son emprunt et nous adresse plutôt un clin d’œil à un jeu qu’il aime. Et cela tombe bien car je suis de ceux qui aiment aussi le Sokoban. Qui l’aiment même beaucoup.
Faut-il encore rappeler ici le principe de ce petit jeu ? Oui, non ? Alors juste pour ceux dont la culture screenique présenterait quelques lacunes un bref récapitulatif. Sokoban est un puzzle qui se pratique en solitaire. L’objectif étant d’acheminer sur différentes cibles des caisses de marchandise, rien qu’en les poussant. Le jeu a lieu dans un labyrinthe, ce qui n’est pas très original, ce qui l’est plus en revanche est l’absence au casting des trolls et autres goules au profit d'un simple... manutentionnaire en salopette bleue. Le jeu anticipait ainsi de quelques années sur la réhabilitation de la valeur travail. Quelle clairvoyance ! Mais au delà de son caractère prophétique, Sokoban s’appréciait surtout comme un casse-tête logique très prenant, et je m’étais souvent fait la réflexion en y jouant sur ce qu’aurait bien pu en tirer Alex Randolph, s’il était toujours en vie, pour transcender cela en un véritable jeu de société. A la manière d’un Ricochet Robot. Mais certains auront la malveillance de penser qu’on a assez d’un jeu de ce type !
Alors venons-en directement à ce Fragile qui sur pareille figure imposée déçoit par rapport aux attentes que je plaçais naguère en Alex. Ce Czarne auteur à plus d’un titre obscur - son nom ne signifie-t-il par noir en polonais ! – n’aura pas su hélas relever le défi. Il accouche là d’un jeu de pions bien terne, ma foi. Décloisonner l’idée de départ pour l’espace plus ouvert d’un damier, lui adjoindre le système kramerien des points d’action qui débouche comme à Torres ou Dungeon Machin sur le syndrome calculatoire, greffer par dessus un mécanisme de saute-mouton comme aux dames chinoises qui donne l’illusion sur le papier d’être des plus fructueux mais n’est que rarement optimisé en configuration jeu (mais plutôt en résolution puzzles), mécanisme dont on s’aperçoit assez vite qu’il est là avant tout pour éviter le bug où les caisses deviennent indélogeables une fois parvenues dans les coins, tout cela mis bout à bout n’est qu’un assemblage sans étincelle et ne suffit pas à produire un jeu de stratégie. Il semble bien qu’y jouer se limite surtout à un exercice purement tactique où tel un rapace décrivant ses cercles dans le ciel il faille savoir patienter avant de fondre sur son butin. Il y a certainement une catégorie de joueurs pour cela, je n’en fais pas partie.
Pour corser l’addition, et j’en finis, s’il est une manipulation qui m’agace par excellence dans les jeux de pions c’est bien celle où on les déplace par poussée. Quand c’est au service de créations aussi profondes que Epaminondas, Gipf ou Siam qu’importe on oublie ce désagrément, quand ça l’est comme ici au service de quelque chose de plus chaotique fatalement cela refait surface.
Mais qu’on ne s’y méprenne pas, vous me voyez, en dépit de ces réserves, toujours partant pour me prendre une bonne caisse\*, un travail de manutention qu’en langage technique on dénomme si, si… le gerbage !
\* De préférence au saké avec les p’tits verres qui permettent de voir des femmes à poil !