L'envergure d'un grand jeu
Le prix de « meilleur jeu expert de l’année » (Kennerspiel des Jahres) peut naturellement faire peur, que l’on craigne un gros titre avec des dizaines de types de jetons et de cubes et sans vrai thème ou juste des règles de quelques dizaines de pages. Wingspan devait cependant flirter avec la catégorie du « meilleur jeu de l’année » tant il s’avère « familial ». Certes on y construit un moteur, c’est-à-dire que nos actions sont de plus en plus puissantes à mesure que la partie avance grâce au développement de notre plateau, mais le jeu ne propose pas de combinaisons complexes pour des résultats dévastateurs, il impose seulement d’agir finement selon les possibilités réduites s’offrant à soi pour choisir celle qui sera la plus profitable pour cette manche et la suite.
Ainsi toutes les règles peuvent elles tenir en une seule page, bien sûr synthétique et pourtant complète, afin de dévoiler les rouages élémentaires de Wingspan, dont les tours s’enchaînent très vite puisqu’il n’en faut pas plus de deux ou trois pour saisir spontanément les enjeux de chacune des quatre actions. Les décomptes eux-mêmes ne devraient décourager personne de le pratiquer à quatre ou cinq, puisqu’on distingue clairement ce qu’il faut prendre en compte dans l’une des quatre manches et à la fin de la partie, et qu’à chaque élément de score correspond un élément matériel distinct.
C’est assurément ce qui a séduit le jury, ce dynamisme et cette aisance à s’approprier intuitivement le titre, l’absence de grosses interactions susceptibles de décourager la progression, et pourtant une indéniable tacticité, la nécessité constante de s’adapter à ce que l’on pioche et à ce que l’on a devant soi, pour des parties qui ne se ressemblent jamais. Et cette variété ne provient pas seulement du nombre d’objectifs ou de l’existence d’un mode solo très satisfaisant, surtout pas des dés seulement là pour pimenter l’une des actions, elle est avant tout due au fantastique travail de recherche d’Elizabeth Hargrave, qui aboutit à 170 oiseaux uniques, dont on a le nom, l’envergure, la localisation géographique, le type d’habitat privilégié, l’alimentation, la forme du nid, une idée de la ponte, l’envergure… En dehors des anecdotes sur leur comportement et l’illustration, tous ces éléments peuvent avoir leur importance dans le jeu, ce qui invite à les prendre en compte et à y attacher de l’intérêt !
Wingspan est un jeu dont la passion exsude de toutes parts, dans le soin matériel apporté jusqu’à la mangeoire et aux œufs, dans cette rigueur scientifique communicative (les règles livrent même les ressources utilisées pour s’assurer de l’exactitude ornithologique des cartes), habilement intégrée aux cartes plutôt que dans une annexe que personne ne consulterait, dans la personnalité des règles ; un titre clair et foisonnant pour tous les publics.
L’auteure rappelle enfin qu’elle n’a utilisé que 170 des 914 oiseaux nord-américains pour Wingspan. Il n’a pas encore été question d’extensions à ma connaissance, mais le jeu possède indéniablement un fort potentiel d’enrichissement, pas tant pour ajouter les 744 oiseaux nord-américains restants que pour s’ouvrir aux créatures volantes des autres continents. Même sans modification des règles, combien l’achèteraient simplement pour retrouver et faire découvrir les oiseaux de leurs contrée ? En attendant, on pourra profiter de la prochaine sortie de Wingspan sur Steam !
L'intégralité du test est lisible sur VonGuru :