Une métaphore de la politique.
Je lis des avis certes dythirambiques sur ce jeu plus que vénérable, mais aussi des aberrations, je n'ai pas peur de l'écrire, au risque de heurter la sensibilité de ceux qui les ont produites. Je n'ai pas l'habitude de critiquer les critiques, chacun a le droit de donner son avis, mais il arrive que je sois sincèrement outré par certaines remarques, fussent-elles dans un domaine en apparence aussi léger que celui du jeu.
Je ne saurais avoir la prétention de commenter le jeu d'échecs, ou de donner des avis techniques.
Par contre, je peux très bien affirmer les choses suivantes:
Le jeu d'échecs est une activité intellectuelle suprême, qui met en question non seulement l'esprit mathématique et logique, mais aussi l'appréciation d'une stratégie extérieure tout entière dirigée contre l'assaut similaire que l'on tente sur le pouvoir adverse. Jeu de miroir et de lutte, le jeu d'échecs met en jeu des qualités de sang-froid, d'intelligence tactique, de prévision et de planification, tout en supposant un haut degré de réactivité.
Il existe de nombreux livres sur la théorie des échecs. J'en possède plusieurs, notamment sur l'ouverture ou la conclusion des parties. Le rôle d'une pièce peut affecter l'ensemble du plateau, et tel un rouage dans une machine complexe, le simple mouvement d'un pion peut transformer le champ de bataille. A l'instar du jeu de go,autre wargame épuré et symbolique, le jeu d'échecs est une symbolisation des principes de la mise en exercice d'une volonté de conquête.
Superbe interpolation de l'Art de la Guerre de Sun-Tzu, ou du Prince de Machiavel, quand bien même ces deux références sont en fait anachroniques pour le jeu d'échecs.
Comment peut-on oser affirmer certaines choses que j'ai pu lire et que je ne prendrais pas la peine de répéter? Nier la qualité et la grandeur stratégique du jeu d'échecs est presque insultant pour ceux qui ont consacré leur vie parfois à en décortiquer la beauté formelle. Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos, il n'y a pas que les échecs dans le domaine du jeu, mais on ne saurait rechercher la même chose dans tous les jeux.
Oui, les échecs sont un jeu qui peut être élitiste. Il existe après tout une classification, et celui qui juge ce jeu banal ou dépassé (!) après trois parties n'a pas à imposer un avis non argumenté quand on sait qu'il existe des titres de maître et grand maître pour les échecs.
La problématique des échecs implique toutes sortes de parallèles, et la mise en pratique exige à la fois de la concentration et du temps.
Dans quelques jours ou semaines, Karpov et Kasparov, sortis du circuit depuis près de vingt ans, rejoueront un duel amical. Il faut rappeler que du temps de leur célébrité, le monde entier était suspendu à leurs exploits, et pas seulement pour le plaisir du jeu: leur affrontement était une métaphore politique, la lutte entre le désir de liberté pour Kasparov et l'adhésion au communisme agonisant pour Karpov. Cependant, par le ciment du jeu d'échecs, ces deux hommes sont restés liés et respectueux l'un de l'autre: l'intelligence que l'on peut mettre en oeuvre dans ce jeu dépasse les simples constatations ludiques ordinaires. Dans un siècle, on ne parlera plus de 99% des jeux dont il est question sur ce site.
On continuera à jouer aux échecs.