Sobre et élégant
J’adore le parti pris esthétique qui nous plonge dans la grande époque d’Edo du japon Impérial. Je regrette un peu que la représentation de la grande rue commerçante centrale qui s’inspire du magnifique kidai shoran soit un peu petite, mais l’agrandir aurait sans doute été au détriment de la lisibilité du plateau. Autour de la rue les boutiques sont regroupées par deux au sein de quatre nagaya (quartiers). Chaque boutique offre un service de base, que l’on peut enrichir en lui ajoutant un ou deux artisans représentés par des cartes placées au sein d’emplacements idoines. Nos marchands parcourent la rue de manière cyclique en faisant affaire avec les différentes boutiques et/ou artisans travaillant sur place.
La partie se déroule sur une année divisée en quatre saisons de trois tours chacune, chaque tour représentant un mois. Vient s’ajouter en fin de partie un treizième tour un peu particulier où on agit une dernière fois après s'être placé sur la boutique de son choix.
Le tour de jeu est clair, fluide, les règles sont simples et s’assimilent immédiatement : A chaque tour, on révèle quelques cartes « artisan » qui cherchent embauche. Chacun choisit son « style de vie » c’est-à-dire le nombre de cases dont il va déplacer son marchand, puis chacun joue son tour dans l’ordre des styles de vie. A son tour, on peut embaucher un artisan (en payant son salaire), le placer sur un emplacement libre, puis on avance son marchand du nombre de cases dicté par son « style de vie ». On peut faire affaire avec la boutique d’arrivée en utilisant son offre de base et/ou celle d’un (et un seul) des artisans présents sur place.
L’iconographie limpide permet de comprendre immédiatement ce que permet chaque boutique et chaque artisan. Quelques cas spéciaux sont bien expliqués dans la règle. Devant chaque carte artisan, un petit meeple indiquant son propriétaire, progresse sur une piste de trois cases en fonction de son expérience. Lorsqu’il quitte la dernière case, l’artisan prend sa retraite et sort définitivement du plateau. Mécanisme apte à générer de jolis pourrissages : un bon timing permet de faire disparaître sous le nez d’un adversaire l’artisan dont il avait soigneusement planifié l’utilisation ; c’est taquin ; ça fait rire…
De ce fait, la configuration de la rue évolue sans cesse, les artisans s’installent, disparaissent, on est jamais « propriétaire » d’un emplacement bien longtemps. Nous sommes dans une rue commerçante en pleine activité ; cet aspect mouvant met au cœur du jeu une dynamique avec laquelle il faut composer sans cesse.
AU FEU !!!
Edo capitale animée construite en bois et papier était connue pour ses incendies à répétitions. Une petite échelle sur le côté du plateau mesure votre capacité de lutte contre le feu (qui vaut zéro en début de partie). A partir de l’été, un incendie éclate au milieu de chaque saison, de force de 5 en été, 8 en automne et 10 en hiver.
Sachant qu’il faut une force supérieure ou égale au feu pour l’éteindre, il faudra judicieusement utiliser les boutiques et artisans qui améliorent sa force de pompier, savoir placer ses artisans à l’abri derrière celui d’un meilleur pompier (malheureusement ce crétin a la manie de prendre sa retraite juste avant l’incendie) ou… jouer avec le feu.
A la fin de chaque saison (le tour qui suit l’incendie) vient une phase de décompte : Chaque artisan nous rapporte un petit revenu, d’autant plus important qu’il a d’expérience. Point digne d’intérêt, même après avoir pris sa retraite un artisan continue à nous devoir le respect et à nous verser sa rente. Le japon impérial a du bon…
On score les « nagaya bonus », c'est à dire que les artisans aiment bien retrouver des copains de leur famille regroupés au sein du même nagaya. Chaque artisan vous rapportera autant de points que de membres de la famille (lui compris) au sein du nagaya. Un artisan seul de sa famille est tout triste et ne rapporte rien. Il existe cinq familles d'artisans identifiables à la couleur de fond de la carte.
Il faut enfin payer à nos artisans une mesure de riz par tête de pipe présent sur le plateau. Les artisans à la retraite cultivent leur petit potager : on ne leur doit plus rien, même s’ils continuent à payer leur rente… Le japon impérial a vraiment du bon.
Les artisans que vous ne payez pas vous quittent, dégoutés, mais après avoir payé leur rente et apporté les points du nagaya, non mais sans blague ! Quand je vous dis que le japon impérial a du bon…
Oui, mais comment on gagne ? En faisant plus de points que les autres ; c’est là que ça se complique. En sus des « nagaya bonus » expliqués ci-dessus, on compte diverses façons de faire des points. D’abord un certain nombre d’artisans et de boutiques permettent de gagner des points soit directement soit en construisant des bâtiments valant des points, souvent par combo avec votre jeu (x points par ballot de riz, par niveau de pompier, par…)
Evidemment des bonus de fin de partie vous permettent de tisser votre toile diabolique pour mieux coiffer vos adversaires sur le poteau. Certaines combinaisons de marchandises (poissons et tabac) achetées en boutique rapportent des points, on gagne d’autant plus de points que de familles différentes d’artisans à son service, et bien sûr on valide les bâtiments à combo en fin de partie.
Au final on a un jeu « eurojap » , orienté gestion, pas minimaliste mais épuré. Il y a peu de types d’action et peu de ressources différentes : argent pour payer les artisans, riz pour les nourrir, bois et or pour construire les bâtiments et enfin sandales qui permettent d’allonger un peu son déplacement. C’est la façon de combiner ces actions dans un jeu en mouvance constante qui crée la difficulté. Sur cet aspect, certains joueurs ont carrément évoqué l’esprit de Tzolkin! Tzolkin est très différent, mais une certaine similitude de sensations ne me semble pas usurpée. Le "style de vie" est l'objet de choix Cornéliens : "Dois-je choisir un pour embaucher ce bel artisan en premier, ou trois pour assurer un bonus pompier, ou deux pour priver untel de l'accès à la Geisha?"
Si vous appréciez ce style où la tension nait de l'art de combiner des choix limités et limpides plus que d'une pléthore d'actions, ne passez pas à côté d’une occasion d’essayer IKI.