Aux sombres héros de la bière
Il y a des jeux comme ça qu'on a du mal à recommander parce qu'ils ne sortent pas vraiment du lot, tel Forum Trajanum de Feld, et qui n'ont malgré tout jamais le temps de prendre la poussière. Les Tavernes en font partie.
Un temps intéressé par le jeu avant sa sortie, conquis par les Charlatans de Quedlinburg du même auteur, le jeu m'a été finalement offert par mes partenaires de tablée, joueurs occasionnels, qui ont avoué avoir aimé l'ambiance que dégageait la boite pour expliquer leur choix.
Ambiance marronnasse chaleureuse, spécialité de Dennis Lohausen. Taverne lumineuse, on sent le feu de la cheminée qui crépite, et mystérieuse: que se cache-t-il derrière ce voile de fumée ? Il y a toujours quelque chose de réconfortant avec ce type d'illustrations. Une taverne de départ personnalisée, avec le petit deck de clients qui va avec, aurait cependant apporté un petit plus bienvenu.
Ambiance chaleureuse donc ? Que nenni. Ce décor rustique cache un de ces bons vieux jeux d'optimisation comme les éditeurs/auteurs germanophones savent le faire.
Vous vous voyiez déjà à taper le bout de gras avec les clients et à offrir des tournées à vos habitués ? Non plus... vous voilà en train de gérer tout ça de très loin en bon manager, prêt à sacrifier les clients sans-le-sou pour faire venir la clientèle plus huppée, ou encore mieux, servir des nobles qui ne se mélangent pas à la plèbe, faut pas déconner. Vous ne pourrez pas compter non plus sur votre côté Al Swearengen pour aller refiler de la bière frelatée à vos adversaires, ou pour égayer les soirées avec des animations autrement plus sulfureuses que celles proposées par vos ménestrels imbibés de schnapps.
Vous voilà donc dans une sorte de 'cupcake wars: édition spéciale bière et taverne' (je suis pas trop au point sur les références du genre en France) où chacun fera sa tambouille dans son coin: adaptation, optimisation, points de victoire.
Les points de victoire sont matérialisés par les cartes de votre deck. Améliorer sa taverne, embaucher des nouveaux employés et attirer des nouveaux clients sont autant de chemins qui nous permettront de remplir les caisses et de vendre plus de bières.
Chaque tour de jeu est issu d'un patchwork mécanique plutôt curieux de prime abord (deck-building, draft de dés et programmation) mais que je trouve remarquement fluide et cohérent. A l'opposé, par exemple, de l'association draft et polyominos de l'Ile des Chats, qui boxe également dans la catégorie, où le cocktail ne prend pas.
La phase de pioche à l'aveugle de cartes n'a rien à voir avec l'excitation de la pioche des ingrédients des Charlatans. On déroule son paquet, dépendant des décisions qu'on a pris plus tôt dans le jeu.
La phase de draft de dés ne fera ni grincer des dents, ni gémir, et n'impactera que très peu le jeu des adversaires.
La phase la plus intéressante reste la gestion de la bière et des pièces après la programmation. Vais-je investir dans des tables ? Du personnel qualifié ? Vais-je conserver mes ressources pour faire un plus gros coup au tour suivant ? Si j'améliore ma taverne, me restera-t-il des thunes pour diluer mon deck un peu plus ? Ou encore mieux, vais-je me débarrasser de ces clients qui ne prennent qu'une bière de premier prix ? Vais-je équilibrer bière et pognon pour améliorer ma réputation ? Les possibilités sont nombreuses, il y a de quoi faire.
Les conséquences de nos choix n'auront que des répercussions qu'aux tours suivants (un + pour l'arrivée des nouvelles cartes directement dans notre deck plutôt que dans la défausse). Il faudra peut-être quelques parties pour dompter le rythme du jeu et les synergies entre les éléments de la taverne, les employés et les clients. D'autant plus que le jeu est plutôt ouvert et que les points sont planqués de votre deck de cartes.
Sans les modules additionnels, le jeu est au mieux moyen. Avec l'ensemble des éléments du jeu (notamment le schnapps et le livre d'or), on se retrouve avec des choix et des bonus supplémentaires qui apporteront bien plus de satisfaction en cours de partie. Le jeu est fait pour être joué "en full".
Nous voilà un Kennerspiel de facture classique mixant donc différents éléments mécaniques. Mon avis peut paraitre peu enthousiaste : on pourra notamment reprocher un manque de surprise (allez voir du côté des Charlatans) ou de choix crève-coeur en cours de partie. Au final, le jeu n'a pas vraiment besoin de tout ca. Son attrait réside dans sa cohérence et dans l'envie qu'il nous donne d'y rejouer.