Un Lost Cities plus mou qui en cache un encore plus méchant!!!
Pendant des années, j'ai considéré Keltis comme le Lost Cities des mous.
Dans ces deux jeux de Knizia, on joue des séries de cartes en ordre croissant pour marquer des points. Quand on commence à ne plus être content de sa main, on défausse des cartes sur différents tas (selon la couleur) qui restent accessibles lors de la pioche. Un pur jeu de gestion de main, donc.
Si Lost Cities a un côté impitoyable et tendu, Keltis est beaucoup plus permissif: il permet d'ordonner ces cartes en ordre croissant ET décroissant, les nombres sont chacun en 2 exemplaires au lieu d'un seul, et surtout les cartes ne valent plus leur nombre pour le décompte.
Quand on connait bien Lost Cities, ces assouplissement semble ôter au jeu sa tension caractéristique et on se dit "à quoi bon?". La perte du défi des 20 points à dépasser est sans doute ce qui ramollit le plus l'ensemble, le principe des cartes à ordonner ne devenant alors qu'un moteur pour notre pion. Quelle idée absurde de vider ainsi un bon jeu de ses meilleurs atouts!
Cela va aussi avec le fait qu'on doit jouer Lost Cities en 3 manches, car le hasard de la distribution peut tout à fait (avec de telles exigences de pose) vous pourrir complètement une partie, ce qui est moins probable sur 3 manches. Lost Cities est aussi une confrontation terrible et directe entre seulement deux joueurs, un aspect aggressif qui disparait largement de Keltis.
Donc ce dernier apparait à première vue comme une adaptation familiale en une seule manche et jusqu'à 4 joueurs d'un duel à mort aux stratégies incoupsonnées au vu du très petit nombre de choix possibles. Un peu comme ce que Rudiger Dorn a fait de Assante quand il a tenté Waka Waka. Presque tout ce qui fait l'essence de Lost Cities ou Assante semble avoitr disparu au profit de tels "feel good games" qui peuvent meubler sans problème des soirées pluvieuses avec vos beaux-parents et/ou vos neveux.
Maintenant, après des années de Lost Cities avec mon fils, on a eu envie de ressortir Keltis. Et étrangement, nous avons remarqué que lorsqu'on est performant à Lost Cities, Keltis devient un tout autre jeu: pas mal de ce qu'on a acquis sur le précédent est applicable ici aussi. Le truc c'est que je jouais fort mal à Keltis! Etrangement, son côté apparemment léger m'y a fait jouer en improvisant totalement, ce qui faisait qu'en milieu de partie je me retrouvait systématiquement bloqué par mes choix approximatifs! Encore plus que Lost Cities, Keltis se base sur des choix rationnels à adopter devant la chance de la pioche, de très nombreux compromis qu'il faut savoir faire sans jamais viser un idéal.
Il m'aura donc fallu des années pour réaliser que Keltis est à la fois une version ramolie familiale de son aînée et une sorte de variante pour ceux qui se lassent du premier jeu, mais qui peut retrouver de la tension si on y joue bien.
En plus des assouplissemets décrits plus haut, les contrats multiplicateurs de points on disparu, remplacés par d'une part un gros pion qui double tous les points, de l'autre par des bonus disséminés sur les différentes pistes, dont des pierres à collectionner. Rien de tout cela ne peut atteindre les scores incroyables d'une couleur à 8 cartes avec plusieurs contrats dans Lost Cities, donc on fait d'avantage un travail de fourmi laborieuse, mais les scores peuvent quand même avoir des écarts du simple au double.
Avertissement très important: mélangez bien le deck avant une partie, car des cartes à demi classées faussent complètement une partie!
Les variantes de la variante:
Sont arrivées par la suite de nombreuses "suites" assez intéressantes, comme les "nouveaux chemins" (où il faut étudier les parcours multiple qui mélangent toutes les couleurs) "l'Oracle" (qui offre de nombreuses options sur une seule piste et des possibilités de combos) et aussi le retour à un jeu de cartes (avec des décomptes supplémentaires et en conservant 4 joueurs).
Concernant "nouveaux chemins" et "l'Oracle", on peut dire que la pure gestion de main de cartes s'efface au profit d'une étude de la disposition des bonus sur le plateau. En gros, cette fois, Keltis devient vraiment un jeu de plateau complet et largue les ammarres avec son modèle Lost Cities. C'est pas mal du tout, mais pour le coup c'est complètement autre chose, un jeu de course intermédiaire ou familial + qui évoque particulièremet Cartagena de Colovini. Seul "Keltis le jeu de cartes" conserve un peu du potentiel de double niveau de jeu selon l'expérience des joueurs, même si les décomptes plus variés tendent à récompenser le jeu opportuniste.
Au final, avec son air à première vue si benêt face au sévère Lost Cities, le Keltis original permettait aux joueurs expérimentés d'utiliser le côté plus permissif pour être encore plus méchants que dans les Citées perdues, et ça franchement je pense que peu de gens s'en sont apperçus (tous les joueurs que je connais qui vénèrent Lost Cities crachent allègrement sur Keltis).